Ludovic Duhem : la terre, le feu et l'eau 

Le travail de Ludovic Duhem, c’est ce qui reste lorsque l’eau s’est retirée.

Avant la cuisson, la terre, humide et malléable, est vivante.

C’est précisément l’eau qui lui permet de prendre forme pour s’auto-représenter.
Mais au moment du feu, tout s’inverse : la cuisson évacue l’eau, brûle la part vivante du matériau, le rend dur, opaque, imperméable.

La cuisson fixe.
La forme conserve le mouvement, la surface garde la trace du geste et de l’eau qui a été.

Cette transformation résume un paradoxe essentiel dans l’œuvre de Ludovic Duhem.

Dans le travail de la céramique, tout semble aller à rebours de la logique du cycle prônée par l’éco-design qu’il revendique : voici un matériau qui cesse de vivre, défait de sa faculté de se transformer.

Instantanés, fragments : le temps et l’objet sont morcelés, et témoignent de ce qui s’est retiré, sous des airs faussement indiciels.

Ses pièces sont des fragments d’une rivière recomposée, jamais un continuum.

À la foire lilleartup 2023, sur le stand de la galerie Espace du Dedans, représentée par Marie-Christine Dubois, c’est précisément un fragment seul que j’ai découvert : Escaut.

Posé sur ses réhausseurs de céramique jaune, comme un mouvement vert et suspendu.
L’eau de Ludovic Duhem ne repose pas directement sur son lit, pour rappeler qu’il ne s’agit pas d’une imitation.

Si l’éco-design repose sur l’idée de cycle, la cuisson, elle, interrompt le mouvement.

Comment le travail de Ludovic Duhem parvient-il à concilier ces deux temporalités : celle du flux et celle de la mémoire ?

Ludovic Duhem Escaut (2022), @ludovicduhem_artist, céramique émaillée, collection privée.

Escaut (2022), céramique émaillée, collection privée.

Ludovic Duhem

Site web : www.ludovicduhem.net
Instagram : @ludovicduhem

Ludovic Duhem a eu la gentillesse de partager sa vision et son approche.

Ce ne sont ni l’imitation (servile) de la nature ni la recherche du paysage pittoresque qui définissent mon travail, mais bien un souvenir de la rivière, de son mouvement, de sa vie, qui n’est déjà plus pour nous et qui risque de n’être plus du tout à l’avenir.

Ce qui m’importe est la tension voire le conflit entre les forces et phénomènes naturels, et l’action humaine et ses conséquences.

Je produis des paysages paradoxaux.

On peut en jouir esthétiquement par le jeu de la lumière sur la surface réfléchissante et modulée, et on s’interroge aussi sur les coupes, les formats, les pièces rapportées qui viennent contraindre, contrôler, déformer.

À la manière d’un souvenir de ce qu’elle était, libre et vivante, auparavant.

Mais les petites cales jaunes jouent un rôle fondamental. Bien qu’elles soient relativement discrètes par leur taille, elles se signalent par leur couleur jaune, qui est complémentaire du vert de l’eau, mais qui évoque surtout l’artifice et les dispositifs d’aménagement ou de travaux.

Leur rôle n’est toutefois pas seulement de signaler et de signifier un dehors. Elles soulèvent les blocs d’eau pour donner un mouvement contraint qui suggère une rivière soumise à l’action humaine, devenue en un sens purement matérielle. Ces cales suggèrent aussi le canal qui enserre son cours et lui interdit d’être à lit multiple comme toutes les rivières sauvages. Elle est à la fois sans rive et rivetée si je puis dire.

Sans ces cales, la sculpture serait trop naturaliste pour moi et se limiterait à l’effet de mimétisme par le jeu de la lumière. C’est esthétiquement satisfaisant mais presque sans intérêt pour moi. Je parle d’autres choses que de la sensation pure de contemplation du mouvement de l’eau et du jeu de la lumière sur la surface. Il est illusoire et contrarié.

C’est enfin une manière de dialoguer aussi avec l’histoire des dispositifs de monstration, tels que les socles, aussi bien que les calages provisoires avant l’ouverture d’une exposition…

L’œuvre reste en quelque sorte en attente, en « chantier ».