Belle sorgue pour un pot-au-feu

J’ai appris à détester les voyages ; même les plus courts — toujours trop longs. Plus moyen de rester vissé sur un siège. Un truc ballot. Une petite frappe m’a troué la couenne pendant une descente dans un bastringue de Champigny. Une bastos orpheline dans le fondement, et depuis, un blaze qui me colle aux miches.

Pas jouasse à l’idée de quitter la cité phocéenne — monter à Paname pour moisir dans une salle de conf’. Trois heures à bigler un PowerPoint : « Les technologies numériques au service des enquêtes criminelles », qu’ils appellent ça.
C’est pas maintenant que je vais troquer mes calepins et ma matière grise pour des machines.
Les voies de la hiérarchie sont impénétrables.
À quelques encablures de la quille, j’fais plus d’vagues.

Histoire d’en remettre une louche, un zig a fait le grand saut sur les rails.
Juste avant Chalon.
À la Part-Dieu : déjà deux plombes dans la vue.

Y’a bien les sandwiches du wagon-bar, rangés dans leur cercueil en plastique.
Mais malgré la dalle, j’préfère mariner.

Gare de Lyon. Je choppe un tac jusqu’à Odéon.
Vingt heures. L’hôtel.
Je lâche enfin ma valoche.

La résa : au nom de l’inspecteur Double-Lune — une entourloupe du patron.
Dix ans que je me traîne ce blaze. Ça le fait marrer.
Mais il a mis le paquet. Pour une fois, il les a pas lâchés avec un élastique — grand seigneur.
Ça fleure bon les privilèges de fin de carrière.

Ça change des bouges miteux et des turnes de zones industrielles — mes notes de frais au lance-pierre.
Sans mentir, si le plumard et la becquetance se rapportent au plumage, ça s’annonce foutrement prometteur.

Faut quand même poireauter — le temps de retaper la piaule.
D’après le gamin de l’accueil, une starlette des réseaux a dézingué le miroir de la salle de bain en faisant des selfies.
Perchée comme une perruche sur la faïence, j’ai dans l’idée qu’elle mitraillait pas que son ego.

Le résultat est là : hôtel blindé, impossible de me recaser.
On me colle dans un coin du bar, aux oignes. Arrosé au rhum de la réserve du directeur : un ambré, import direct de Guadeloupe.
Même bu avec modération, ce nectar a le pouvoir presque magique de me filer une patience de chérubin.

J’en profite pour biner Martha, histoire qu’elle se ronge pas les sangs. C’est pas aux mômes de se faire du mouron pour leurs vieux. Depuis que sa mère a calanché, tout a changé. Elle n’a plus que moi — et mon palpitant qui déraille, ça la travaille.

— J’suis arrivé. J’attends qu’ils me filent ma piaule. J’irai grailler après.
— « Un accident de personne », ils ont dit.
— Et les marmots ? Déjà au plumard ?
— Mais oui, j’ai mes cachetons pour l’hypertension.
— Mais non, jamais avec de l’alcool. Toujours avant ou après.

Faut la rassurer, la môme, même à quarante balais.
Déjà sa mère, c’était pas simple. Toujours à se mettre la rate au court-bouillon, dès que je partais au turbin, à imaginer le pire.

— Par contre, ce qu’il me faudrait, c’est un pot-au-feu…
Ça doit bien se trouver par ici.
Enfin… sans doute pas comme celui de ta mère.

À l’accueil, le gamin gesticule comme pour un appontage, pouces dressés et bouche muette.

— Je crois que ma piaule est prête. Moi aussi, Bichon.
Bises aux p’tits et salutation au grand dadet.

La chambre est classy et spacieuse.
Ça sent le muguet, ça blinque de partout.
Je m’enfonce dans la moquette jusqu’aux chevilles.
J’ai déjà hâte de pioncer dans ce plumard triple XL.

À peine refermée, la porte se fait secouer.
Un importun tambourine. Drôle de bonhomme : costume à rayures, manteau de fourrure bleu électrique à vous filer une fracture de l’œil et un fédora piqué d’un plumet. Il est flanqué d’une platinée à la profession sans équivoque.

— Bonsoir mon ami, ton souhait a été exaucé.

Pas l’allure d’un génie sorti de sa lampe. Godillot calé dans l’embrasure ; il tente de s’incruster. J’essaie de faire obstruction pour l’empêcher d’entrer.

— Pardon, pardon, on se permet.

Il se faufile comme une anguille.

— Avec Lulu, on est là pour rendre service.

Son doigt mouline dans les airs pour lui montrer la manœuvre.

— Tourne un peu, Lulu, que Monsieur voie comme ta lune est gibonde.
— Gironde, Raymond. On dit gironde. Mais la lune est gibeuse.

Elle tourne sur elle-même, façon danseuse de boîte à musique.

— C’est pas pour rien qu’on l’appelle la perle de Strasbourg.
— Bon sang, mais qu’est-ce que vous me voulez avec votre alsacienne ?
— Alsacienne ? Ma Lulu ? Elle connaît que le bitume du dixième…
Strasbourg, c’est juste pour la Porte. Mais attention hein : c’est pas une asphalteuse. Elle fait que du domicile, sur rendez-vous.

Il a beau me faire l’article, sa Lulu n’a pas vraiment la dégaine pour défiler à la fashion week.
Il continue. Me vend le paradis sur catalogue, façon témoin de Jéhovah.

— Mate un peu comme elle est carnipyge !

Lulu soupire.

— Callipyge, Raymond. On dit callipyge. Mais, au temps où les faux culs sont la majorité, gloire à celui qui dit toute la vérité.

Les opalines en vitrine, Lulu se chamoise le quinquet, à mon endroit.

— N’est-ce pas, mon mignon ?

Raymond m’empoigne comme un vieux pote de régiment. Il me file la larme à l’œil façon pelage d’oignons, son râtelier 24 carats en manque de polish.

— Avec Lulu, on t’a entendu causer. Au bigonophe : « Ce qu’il me faudrait, c’est un pot-au-feu. Ça doit bien se trouver par ici. »
— Quel est le rapport ?
— Ta valoche. En zieutant, j’ai capté que tu voyages léger. Sans madame, t’as sûrement un petit creux… Alors j’me suis dit que ma Lulu pourrait bien te rassasier.

Lulu toupille.

— Et avec un pot-au-feu comme ça…

Raymond lui claque une paluche sur le jouflu.

— C’est pas tout ça… J’vais redescendre prendre un godet au bar, en attendant la frangine.

Tendu comme un poireau endimanché, il me fixe.
Je le fixe.
Il frotte son pouce sur le bout de l’index — une addition silencieuse.

— J’voudrais pas passer pour un sauret, mais un petit dédommagement serait le bienvenu. Pour la mise en relation. Pour le reste, tu t’arranges avec Lulu.

Pour m’en débarrasser, je lui glisse un biffeton de cinq.
Il louche sur la coupure, prend un air navré.

— C’est qu’il fait sec en ce moment…

Je double la mise, le pousse vers la porte et referme derrière lui.
Lulu, la tête dans le mini-bar.

— Bon écoutez madame Lulu, y’a visiblement un malentendu.

Elle s’enquille une mignonnette — du single malt.

— Tout repose toujours sur un malentendu, mon mignon.
Le mariage aussi.
Fondé sur un malentendu mutuel.

Allons bon… Après Brassens, elle me balance Oscar Wilde.
C’est qu’elle en a sous le talon aiguille, la Lulu de Strasbourg.

J’en suis à mes réflexions quand on joue la cinquième de Beethov’ sur la porte.
C’est pas Raymond.
Un drôle de type : enfuté dans une gabardine, col relevé, deux hublots fumés vissés sur le nez.
Il jette un œil à gauche, un autre à droite. Pas le temps de dire amen : il est déjà dans la piaule, l’esgourde collée à la porte refermée.

— On n’est jamais trop prudent. J’voulais juste m’assurer que j’étais pas filoché.

De sa besace en bandoulière, il tire deux bols en céramique — épais, pas de première jeunesse.

— J’te fais la paire à cinquante sacs. Des creusets comme ça, à ce tarif-là, c’est cadeau.
— Et qu’est-ce que vous voulez que j’en foute ?
— Le métal, tu le fonds dans ton galurin, peut-être ?
— Le… ?
— Au bar, j’ai capté que t’avais une combine pour boutiquer de la vaisselle de poche. La ferraille, ça rapporte moins que le papier, mais ça attire moins les soupçons. J’ai tilté quand t’as lâché : « Ce qu’il me faudrait, c’est un pot-au-feu. Ça doit bien se trouver par ici. » Alors je t’en ai trouvé deux.
— Sérieusement ? Est-ce que j’ai une gueule de faussaire ?
— Tais-toi, malheureux ! La rousse pourrait t’entendre jacter.
Mon cousin Edmond, graveur de son état, s’est fait serrer parce qu’il causait trop. Quel gâchis.
C’était pas un bleu du biffeton, l’artiste : un vrai prince du talbin. Il était aux Pascal ce que Bojarski était aux Bonaparte.
Il a fini comme lui à la Santé.
Onze piges à tatouer des dos au stylo bille, histoire de pas rouiller. Mais à une autre époque, on l’aurait fauché pour moins que ça.
Bon. Pour finir, t’en veux, de mes pots-au-feu ?

— Allez. Vos cinquante balles. Filez-moi ça.
Et allez retrouver votre cousin Edmond.
— Ah mais c’est qu’il est bégueule, le gazier !
On s’met en quatre pour lui filer un coup de pogne, et il vous envoie à la balançoire !

Il en reluque Lulu,

— Je comprends bien qu’t’as prévu de l’occupation, mais un brin de courtoisie, ça fait pas de tort.

J’l’avais oubliée, la Lulu, détendue dans son fauteuil comme une Emmanuelle. Mais je compte bien lui montrer gentiment la sortie des artistes.
On frappe de nouveau à la porte ; c’est le minot de l’accueil avec un bahut à roulettes.

— Bonsoir monsieur Double-Lune. Lorsque vous attendiez au bar, j’ai surpris votre conversation téléphonique par mégarde.
Vous avez dit : « Ce qu’il me faudrait, c’est un pot-au-feu. Ça doit bien se trouver par ici. »
— Quoi, vous aussi ! Vous m’amenez quoi ? De la schnouf ? Des calibres ?
Et je ne m’appelle pas Double-Lune nom d’un chien !

Le gamin vire au blanc, tremble comme un œuf au plat sur le feu. Il bafouille.

— Non, m’sieur… Juste un… un pot-au-feu. C’est le Directeur… Il voulait… il a pensé… à cause des désagréments, la chambre, l’attente… tout ça.

Un ange passe.
J’ai foiré.
Un ange repasse.
Lulu rapplique, me sort de la panade.

— Le prends pas pour toi, mon joli. Il aboie, mais il mord pas.

Elle soulève le couvercle de la casserole en cuivre, juste d’un poil — assez pour que le fumet me chatouille le reniflard. Direct, ça sent le bistrot, le canon de rouge et la nappe à carreaux.
En plus, j’ai toujours rien dans le buffet depuis Marseille.
Penchée, elle rabat la fumée avec sa main.

— Ça sent rudement bon tout ça !

Le pot-au-feu, la louche et deux cuillères, Lulu embarque tout.

— Je te prends ça, on a déjà les bols. Et surtout, remercie bien monsieur le Directeur, mon bichon.

Je glisse un double pourliche dans la pince du môme avant de refermer la porte derrière lui.

C’est ainsi que je passe la nuit à l’hôtel : un pot-au-feu, des creusets à fausse monnaie, et Lulu la mondaine.
Je repense à Raymond et son plumet, à l’homme aux hublots fumés, et à son cousin Edmond, prince du talbin.

Toute une époque. Révolue.

Demain, j’irai au 36 pour leur conférence sur les outils numériques dans le processus d’identification des criminels. J’suis trop vieux pour ces conneries.

J’irai voir le divisionnaire en rentrant. Après la Bonne-Mère.
Faut savoir raccrocher.

Le pot-au-feu (2026), encre